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Modernité

Sommaire
1 Origine du terme
2 Problématiques
3 Perspectives
4 Bibliographie
5 Liens

Origine du terme

C'est François-René de Chateaubriand qui indique dans son livre les Mémoires d'Outre-Tombe qu'il est l'inventeur du mot modernité. Il fait référence aux nouvelles dispositions de l'à¢me de ceux qui comme lui, ou au contraire de lui, ont connus ou n'ont pas connu à  la fois l'Ancien Régime, la Révolution et la période qui suit. Le passage dans lequel Chateaubriand parle de modernité est à  relier avec les propos qu'il tient sur Lord Byron.

Problématiques

La qualité d'être moderne, propre de la modernité, cache assez mal, dans les propos de Chateaubriand, le caractère très polémique de la notion. Après tout, chaque période de l'histoire a eu ses modernes et a pu passer pour, en tant qu'époque, représentative d'une modernité.

Dire ceci, c'est évidemment livrer à  la réflexion de chacun que tout homme a pu être confronté à  la nouveauté, voire à  l'esprit progressiste qui n'a pas manqué de faire florès dès lors qu'il s'est agi, au cours de l'histoire, de remettre en cause les traditions, les habitudes, les modes, de vie, les perceptions communes et habituelles, voire les lois. àŠtre moderne, c'est avant toute chose, vivre avec son temps et non pas désirer conserver ce qui est ancestral. De ce point de vue, la modernité apparaît comme une crise, une crise des valeurs, mais aussi une crise de la pensée et une crise politique. Le philosophe qui thématise fortement cette question dans la période récente est Edmund Husserl, dans son ouvrage intitulé La Crise des Sciences européennes et la phénoménologie. Il n'est pas question ici de rendre compte de cet ouvrage, mais on peut en donner un aperçu en disant que ce que rencontre Husserl est la modernité comme crise. Sur ce fait, la philosophie indique que la crise est le propre de la philosophie moderne, c'est-à -dire de la philosophie qui commence à  explorer les nouveaux horizons de la vie politique ouverte par la colère anti-théologique de Machiavel, et des nouveaux espace conquis par la Science avec le Lord Chancelor Francis Bacon et René Descartes.

La modernité se veut en rupture (quelles que soient les significations du terme) avec ce qui précède, notamment les traditions. La chose est nette dans le Discours de la Méthode de Descartes, qui remet en cause la scolastique aristotélicienne et une certaine conception du bien vivre humain et, partant, du meilleur régime, puisque le Discours de la Méthode indique que si la recherche de la vérité est bien toujours pour lui la fin que doit poursuivre le philosophe, cette fin a cependant besoin de la recherche du "plus utile" (expression que l'on retrouvera chez un moderne paradoxal, Jean-Jacques Rousseau): devenir comme maître et possesseur de la nature, afin de prolonger la vie. Ce mot d'ordre cartésien est paradigmatique de ce qu'il est convenu d'appeler la modernité, laquelle va produire deux camps distincts et farouchement gardés : les tenants de la nature politique de l'être humain, par définition platoniciens et aristotéliciens, que les critiques rapides taxent "d'essentialisme", et de l'autre cà´té les partisans de l'idéalisme subjectif, que l'on peut globalement rassembler pour la commodité de l'exposé sous la bannière de l'auto-construction du Sujet (de l'Ego). En un mot et pour être plus clair, on pourra considérer que ce que détermine le citoyen antique, c'est sa naissance dans une Cité (laquelle va faire place à  l'irruption tardive dans le monde antique, du moins en Europe, du christianisme), tandis que le citoyen moderne est un être qui, par nature, échappe à  la vie politique et n'y entre que pour constituer et renforcer ce qui lui sera propre (le modèle ultime de l'abandon de la vie politique se trouve dans la Cinquième Promenade des Rêveries du Promeneur Solitaire de Rousseau). Au passage on voit bien que pour les Modernes, la vie politique est fondée sur la convention, alors que pour les Anciens elle est katha phusikè, c'est-à -dire par nature. Par ailleurs, le rejet de la tradition, qui caractérise la Modernité, ne doit pas faire illusion sur la nature même de la tradition. Comme le souligne quelque part Leo Strauss, la critique de la tradition est devenue à  son tour dans la modernité une tradition.

Le fait majeur de la Modernité est qu'elle met en scène l'individu humain qui est à  lui-même son propre fondement et sa propre fin. L'individualisme et la liberté vont par ce fondement être l'alpha et l'oméga caractéristiques des revendications de la vie moderne.

Autrement dit, la modernité est un changement de paradigme politique dans la manière dont l'homme va se représenter le monde. Situé dans la vie Antique dans un réseau de rapports hiérarchiques selon sa participation à  la vie politique et religieuse, l'individu va progressivement faire prévaloir sa volonté d'agir dans la communauté politique, par le biais du consentement, grà¢ce auquel il abandonne une partie de sa puissance pour bénéficier de droits. On peut noter que la vie religieuse antique fait partie du cadre politique commun : il n'y a pas de rupture entre l'espace privé et l'espace public. Le développement et l'approfondissement des questions touchant la conscience va participer, mais il faudrait dire comment, à  la dissociation des deux domaines.

La Modernité politique est fondée sur les théories du contrat. L'homme de la modernité va être celui qui, par son travail, accède au statut d'homme libre et partant, de citoyen (cf. John Locke). De l'ancienne aristocratie, on retiendra quelques privilèges, mais la tendance de la modernité est une égalisation des droits, une tendance à  nourrir une passion de l'égalité (Tocqueville). Il faut aussi noter la sécularisation de la thématique du travail, inséparable de la naissance du libéralisme moderne. Alors que le travail salarié était anciennement mal perçu, au bénéfice du loisir studieux (oitium), la modernité va réinvestir l'activité mercenaire qu'est le travail salarié pour en faire un adjuvant de taille dans la promotion du citoyen autonome. Par son travail, l'homme moderne va devenir un être qui va se posséder et qui va étendre son être au-delà  de ses limites physiques, grà¢ce au droit et approfondir sa propre substance. Ainsi, on aurait tort de sous-estimer la puissance des libéralismes modernes, ainsi que leurs effets dans la chute des anciennes monarchies et corollairement dans l'émergence des démocraties libérales et bourgeoises.

Parallèlement, le Ego sum, ego existo de Descartes, pure saisie de la pensée par elle-même, outre qu'il est l'acte fondateur de la conscience moderne, acte de cet homme qui ne dépend plus que de sa propre orientation, va faire carrière, dans la modernité, par le biais de l'idéalisme allemand sous la bannière de la conscience subjective et des moyens de son objectivation.

Perspectives

La question de la modernité ouvre des perspectives lourdes de sens. Outre qu'elle déborde largement la Querelle des Anciens et des Modernes, question qui pour autant n'est en rien seulement une affaire littéraire, elle nous renvoit à  la question de la vie politique, mais surtout à  la mise en cause de l'esprit historique, que dénonçait Nietzsche, pour autant que notre vision de l'histoire discrédite le passé, toujours perçu comme obscurantiste, au profit d'un aujourd'hui, encore moins radieux que demain. Cette vision s'appelle l'historicisme et semble être à  l'origine du mal des modernes. Initiée par les interprétations d'Auguste Comte, elle repose sur le déploiement des outils de mesure des Sciences Sociales, pour lesquelles il s'agit avant tout de modifier les structures sociales afin que soit véritablement déployée la justice sur terre. On voit bien ce qui distingue finalement les Modernes des Anciens : alors que la Justice était une qualité de l'à¢me chez les Anciens (qui en faisait l'enjeu de toute vertu, de toute éducation et de tout rapport à  la Loi), elle n'est plus qu'un dispositif inhérent à  la structure sociale, ainsi que Bertrand de Jouvenel l'a si brillament exposé. Il n'est plus besoin de mettre l'accent sur l'éducation afin de produire des à¢mes nobles et capables de porter les vertus de la vie politique, car la modernité semble n'avoir que faire de la noblesse et des vertus en général. Il faut et il suffit d'atteindre le bonheur par la médecine (Descartes) et d'accèder à  des nouveaux droits en changeant l'organisation de la société, laquelle n'aurait pour seule mission que d'établir et de protéger les Droits de l'Homme.

La modernité entendue ainsi comme crise, n'apparaît pas seulement comme la mise en question particulière de tel ou tel aspect de la société. En voulant frapper de nullité les cadres de pensées traditionnels concernant la nature humaine et ce qu'il en est du meilleur régime et en établissant l'autonomisation du sujet de droit comme l'horizon indépassable des pratiques humaines, la modernité met en cause l'antique theoria en réduisant toute la question de l'homme à  n'être qu'une paroisse de la morale. C'est ainsi que la passion de l'égalité, qui au premier chef apparaît comme le propre de l'homme moderne, et en limitant cette passion par le seul consentement, touche en réalité la représentation que la modernité se fait de la liberté. C'est Nietzsche, qui, en bon médecin des à¢mes, fera le bon diagnostic, en identifiant la modernité à  une contrée peuplée par le dernier homme: un être qui veut jouir des droits, mais qui ne veut pas s'impliquer dans la vie politique, qui veut croire, mais pas en Dieu, etc.

Cependant, si l'on vient de brosser à  grands traits les lignes directrices qui donnent à  la distinction entre les Anciens et les Modernes toute sa pertinence, il convient de se demander avec plus de précision, quelles sont les présupposés qui permettent de penser la Modernité et par quels instruments interprétatifs on peut arriver à  en rendre compte. L'entreprise n'est pas aisée, puisqu'il s'agit de procéder à  une enquête de désédimentation des opinions les plus farouchement défendues par de fortes idéologies. Quelques philosophes contemporains se sont voués à  cette enquête, à  commencer par Martin Heidegger, mais aussi Leo Strauss, Karl Là¶with, Hannah Arendt, ou Erich Voegelin. Il semblera alors nécessaire, dans une enquête sérieuse, de partir des positions philosophiques anciennes pour aller chercher, chez les récents interprètes des thèses plus spécifiques. Une position semble t-il commune à  Strauss et Voegelin, mais avec des accents différents et quelques désaccords, est que la modernité s'enracine dans la sécularisation de thèmatiques chrétiennes.

En définitive, la Modernité ne peut pas seulement être cernée par un glissement de sens des notions antérieurement investies par les philosophes anciens. Si le mot d'ordre de la Modernité est la liberté, on comprend finalement assez bien que le problème de l'homme moderne est de porter le fardeau de son absolue émancipation à  l'égard de ce qui, auparavant, pesait sur lui en bien ou en mal.

Bibliographie

Bibliographie secondaire

Liens

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